Des Eclats d’Univers

 

« Rien n’est indifférent, rien n’est impuissant dans l’univers. Un atome peut tout dissoudre, un atome peut tout sauver ! »

Gérard de Nerval (Aurélia)

 

 

De la Bretagne profonde au Piémont d’hier, de Paris aux confins du Nordeste brésilien, l’auteur de Un, Deux, Trois, SOLEIL ! Vous invite à découvrir onze nouvelles inédites dont trois ont été primées par les jurys de concours littéraires en 2011.

 

Des histoires où, le livre refermé, le lecteur se méfiera de sa femme et surtout de son voisin, des spots publicitaires trop alléchants et des prédictions de son horoscope…

 

 

Extraits

 

 

 

L’héritier des Lazennec

 

            …D’une main, Tiphaine se retint au chambranle de la porte, l’autre pressée sur la poitrine comme pour contraindre un cœur menaçant de s’enfuir. Elle restait là, pétrifiée dans le ressac fulgurant du passé. Le jeune homme craignit qu’elle ne referme la porte et refuse de lui parler. Il s’avança d’un pas pour briser l’enchantement et attendit qu’elle l’invite à entrer un peu plus. Devant lui, dans l’ombre silencieuse d’une pièce à l’haleine froide, une comtoise sombre laissait voir ses entrailles dorées rythmer les secondes des existences perdues. La statuette en bronze d’une Vierge Marie trônait sur une commode en chêne d’où elle imposait aux visiteurs un règne incontesté. Pointée sur le mur, juste au-dessus du meuble, une plaque émaillée récitait la devise des paysans bretons - « Kentoc’h mervel ». Plutôt la mort que la souillure-…

 

            …Lui, le mari, était prostré dans un fauteuil d’handicapé. Il s’écroulait sur lui-même, ratatiné sous une couverture écossaise dont les plaies d’usure grossièrement recousues ne cachaient rien de la trame en détresse. Informe, il végétait près d’une fenêtre sale où des traces de doigts et des coulées de mastic laissaient s’infiltrer la lueur jaunâtre d’une lumière d’agonie. Il ne bougea pas. Sa tête grise et molle s’abandonnait sans pudeur en arrière sur le haut du dossier. Les yeux vitreux, il ne regardait rien. Parcourue de spasmes irréguliers, seule sa lèvre inférieure affaissée sur un menton humide, laissait soupçonner qu’il était vivant. Un homme sans âge, trapu, avec des mains épaisses et violacées accrochées comme des serres d’oiseau aux accoudoirs du fauteuil…

 

 

Au café des Tuileries

 

            …On la voit tous les jours au café des Tuileries, juste en face du célèbre jardin éponyme, sous les arcades de la rue de Rivoli. Elle fait partie du décor. Comme le bar en zinc où trône un cendrier résistant aux campagnes anti-tabac, comme l’escalier royal aux dorures rococo qui s’élance pompeusement vers le premier étage. Comme Florimond, le gérant de ce bar enclavé, étouffé par les échoppes pour touristes aussi nombreuses alentour que des bourgeons sur des rameaux de printemps.

            On l’y voit tous les jours, sauf le matin où elle disparaît sous l’amoncellement des revues et des quotidiens entassés dans le kiosque à journaux situé à proximité du café. Lorsqu’elle tient ce petit commerce sans avenir, on ne connaît d’elle qu’un visage émacié, un peu fripé, délicat et serein, posé sur l’ébauche de deux épaules frêles recouvertes d’un immense châle russe. Elle n’a pas d’âge. Elle se prénomme Lily…

 

 

La Scavia

Une femme dans l’ombre

 

            Quand les chemises noires des brigades de Turin ont déboulé en pleine nuit, les bottes claquaient encore en  haut de la via Vittorio que je savais déjà qu’ils venaient pour lui. Giovanni, l’opposant au régime fasciste du Duce, l’empêcheur de couler au fond du bouillon sulfureux de la dictature annoncée, le second nom sur la liste des condamnés à mort en ce mois de décembre 1922, à Torino, capitale industrielle du Piémont.

            J’ai gardé la tête froide. J’avais répété cent fois déjà les gestes qu’il conviendrait de faire. J’ai saisi le balluchon caché sous le lit. De quoi tenir un bon moment : quelques vêtements, nos économies, les documents compromettants pour nos camarades mais qu’il ne fallait pas détruire, ses papiers à lui, et les actes de naissance de nos enfants

 

            Il m’a poussée sur le parvis. Il pleuvait. J’ai arraché la petite croix que je portais au cou et l’ai jetée sur la porte qu’il refermait.

            De mes mains, j’ai gratté la terre mouillée du cimetière. J’ai creusé la tombe de ma petite à côté de celle de mes parents. Je n’ai pas pleuré, mes autres enfants me regardaient. Je n’ai pas baissé les yeux, pas courbé le dos ni léché le cuir des bottes noires. Jamais. Je survivrai

 

 

Au Pays des Ràmon

 

            …Par-delà la frontière végétale, le désert prend à bras le corps ceux qui s’y aventurent. Quelque part au milieu d’un océan de sable brun et de terre rocailleuse, sous le joug d’une chaleur aveuglante, la maison des Ràmon n’en finit plus de s’écrouler. Dernier vestige du village de Parahora, la ruine prend des airs de vaisseau fantôme aux confins du Nordeste brésilien.

            Dix-huit marches rongées, pas plus, pour venir à bout de l’escalier de meunier. A bout de souffle, les jambes griffées par les herbes sèches, Roxana s’est réfugiée sous les combles de la vieille masure…

 

 

La brune des acacias

 

…Surprise en flagrant délit de somnolence bilieuse, Hélène Maillard, surveillante de la maison de retraite Les Acacias, tressaillit sur son fauteuil de cadre supérieur. L’attente angoissée lui pesait sur l’estomac et rampait jusqu’à ses tempes ; elle avait failli renoncer, prête à remiser au placard la blouse qui lui conférait l’allure d’une baleine comprimée dans un uniforme rose saumon. L’anxiété dansait sur la crête de ses mots chuchotés. 

- Ah ! Leïla… C’est vous, j’ai cru…

            - Evidemment, qui voulez-vous que ce soit…Fantômette ? Leïla Challal leva au ciel ses grands yeux charbonneux, excédée par sa propre nervosité. D’un coup d’épaule expert, elle renvoya le battant contre son chambranle…

 

 

La tentation d’Apollon

 

…Au début, j’ai cru qu’il s’agissait d’une coquille. Mille cinq cents euros pour ça, c’était vraiment trop beau.

            Déjà en retard pour rejoindre mon bureau, j’ai laissé le journal retomber sur le carrelage des toilettes, j’ai tiré la chasse d’eau, et n’y ai plus pensé. Sur le moment seulement. Parce qu’en voiture, coincé comme chaque matin dans l’embouteillage chronique sur le pont de Joinville, j’ai prêté l’oreille au bruit de fond diffusé sans répit par l’autoradio. Les slogans publicitaires se bousculaient pour assaillir plus vite les cortex impuissants des auditeurs persécutés…

 

…La salle d’attente fait suite au grand hall d’accueil où règnent des nymphes aux sourires siliconés ; j’y patiente, assis parmi une quarantaine d’individus aux formes généreuses. Trois hommes seulement, le regard gêné, scrutent minutieusement les veines du carrelage marbré. Les femmes nous épient à la dérobée et laissent éclore quelques rictus ironiques. Je lis dans leurs pensées…« Des hommes aussi ? Pas très viril tout ça ! » …

 

 

La tour de Babel

 

…Ils étaient trois. Rayonnants d’une colère séculaire ramassée dans les strates empilées de l’ignorance et du conditionnement.

Une déferlante de silence balaya la salle de fond en comble. En l’espace d’un instant, l’odeur rassurante du café tourna sous les relents acides de la peur collective. Le temps de quitter le présent pour voir danser les vieux démons increvables du passé. Colonisation, ghettos, camps de concentration, pogroms, xénophobie, humiliation, exclusion, ségrégation…et autres babioles puantes qui ornent comme un collier de déshonneur le cou d’une civilisation oublieuse de son humanité. Les regards se cherchèrent, chacun priant un Dieu dans sa langue maternelle, pour que l’autre défende l’oasis de paix de la Tour de Babel…

 

 

Né sous le signe de la Vierge

 

…Son enfance linéaire s’était écoulée sans bruit dans un climat déprimant. Etouffé par le souvenir sépia d’un père rapidement disparu mais dont les images partaient à l’assaut des murs du vieil appartement comme une armée de fantômes montant au front, Jean Robert suffoquait aussi sous le poids des astreintes religieuses. Thérèse Lormoy pataugeait comme une grenouille dans la mare des bénitiers. Animations de la paroisse, patronage, scoutisme, messes et kermesses tissaient un quotidien cadencé par les sermons ascétiques d’une femme mystique et froide. L’intolérance chronique de Thérèse aux effusions maternelles avait vidé de chaleur toute l’enfance de son garçon …

 

 

Safari nocturne

 

            J’avais tout juste terminé ma ronde et je surprenais les collègues en pleine torpeur collective ; celle qui nous accable vers les deux heures du matin. C’est quand j’ai poussé la porte de la salle de détente que les échos d’un lointain boucan se sont fait entendre. Personne ne s’y attendait.   Le remue-ménage provenait du carré Nord. En tout cas, c’est ce que j’ai pensé et je l’ai dit aux autres : « ça chauffe dans le carré Nord, on dirait »… Je suis resté sur le seuil, immobile : la migraine me cognait aux tempes depuis quelques heures, m’obligeant à limiter mes mouvements. A l’autre bout de la pièce, les collègues ont sursauté. Je les sortais de la sieste sans ménagement, ils m’ont dévisagé d’un air ahuri. Comme s’ils ne s’attendaient pas à me voir si tôt ?

            Georges a réagi le premier. Normal, c’est le plus ancien, il a le sommeil léger. Il avait l’air très en colère. Hubert et Martha ont échangé un regard embrumé, aussi expressif que les reliefs d’un terrain vague. Le calme trompeur qui règne entre les murs d’un hôpital psychiatrique les avait plongés dans une léthargie profonde

 

 

Je préfère ne pas le savoir !

 

            …Le voisin se dandinait sur le seuil, une corbeille de gariguettes étranglée entre ses grosses mains de fermier. Jean Lebas élève des cochons et des poulets. Je ne sais pas s’il les tue, et je préfère ne pas le savoir. Sa ferme est suffisamment à distance derrière nos haies pour me permettre d’ignorer les hurlements –sauve qui peut- des gorets et les cris de panique des volailles. Pour la première fois en deux ans, le voisin avait franchi la frontière séparant ses terres des nôtres. Je ne l’avais jamais vu que de loin…De lui, je savais ce que les rumeurs galvaudaient. Une mauvaise chute dans la soue des cochons, son crâne qui rencontre le coin d’une auge, la perte irrémédiable d’une grande partie des facultés mentales… Des amnésies en pointillés. Un inepte solitaire depuis le décès de sa mère. Pourtant, il avait beau dérailler, l’innocent attendrissait les femmes du hameau. Elles l’aimaient bien. En conséquence de quoi, les hommes ne l’appréciaient pas trop…

 

            …Sous des sourcils noirs en broussaille, des yeux gris ardoise hypnotisaient les miens. Un sourire embryonnaire tourmenté cherchait sa voie dans le visage ahuri où les plis du front trahissaient des efforts de concentration. J’ai pensé à la multiplicité des univers, à l’improbable alliance des contraires, au choc des cultures, à la diversité de l’humanité. J’ai eu pitié. Dans un élan d’amour universel, même pour les demeurés, je l’ai fait entrer…

 

 

Peut-être que…

 

            …Le dos rond, les mains crispées sur des cuisses moulées par un corsaire en latex noir, la tête basculée vers l’avant, comme trop lourde à porter sous une queue de cheval brune, elle haletait. Elle se croyait seule. Il ne bougea pas. Il prévoyait qu’elle sentirait la tension de son regard fixé sur elle. Un picotement escalada l’échine féminine. Elle sursauta et tourna la tête vers l’entrée de la propriété, Elle le vit. Il grimaça un sourire timide, les yeux irrités par la fumée épaisse de la Camel. Il resta immobile, debout, appuyé contre le mur de la villa. Rien. Il ne se passait rien. Le silence pesait lourd du poids de la gêne. Pour s’en libérer, par réflexe sans doute, il prit l’initiative…

 

 

 

Extraits : cliquer sur les livres

Editions Chloé des Lys ISBN 978-2-87-459-473-1
Editions Chloé des Lys ISBN 978-2-87-459-473-1
Editions Chloé des Lys ISBN 978-2-87-459-595-0
Editions Chloé des Lys ISBN 978-2-87-459-595-0